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Pamela Tytell, Université de Lille 3
Pamela Tytell, Ph.D. de Columbia University (New York, USA), est Maître de Conférences en traduction, civilisation et littérature américaines, psychanalyse et littérature à l’UFR Angellier, « Langue, littérature et civilisation des pays Anglophones » à l’Université de Lille 3, Villeneuve d’Ascq et dans les Grandes Ecoles à Paris. Centre de recherche (EA 7074, CECILLE). Ses communications à des colloques aux Etats-Unis, en France et en Italie concernent surtout la psychanalyse appliquée à la littérature mais elle a également présenté une communication au colloque sur “Les Séries Télévisées” à Cerisy-la-Salle en août 2002.
Quelques réflexions sur la psychanalyse, l’identification et le réalisme dans les séries télévisées américaines
La psychanalyse occupe une place très importante dans la société américaine. Néanmoins, les psychanalystes étaient rarement des personnages principaux dans les séries télévisées. Parfois, on voyait un psychanalyste témoigner à la barre ou aider à résoudre une crime en tant qu’expert, négociateur ou profileur des comportements criminels avant CSI , Criminal Minds, The Profiler, Medium, etc. Cependant, à l’exception de The Bob Newhart Show, diffusé de 1972 à 1978, dans lequel le comédien jouait le rôle d’un psychologue exerçant à Chicago, ce n’est qu’à partir de 1988 que le psychanalyste est devenu un personnage à part entière.
Dans la série Ally McBeal, Tracey Clark, la psychanalyste, se servait de méthodes insolites afin d’amuser le téléspectateur qui y trouvait le moyen de se moquer de sa propre psychanalyse tout en s’identifiant a la psy. de la série. Par la suite, le rôle du psychanalyste comique a été confié à d’autres comédiens. J’évoquerai également le rôle du psychanalyste dans The L Word. En fait, lorsqu’on parle du personnage d’un(e) psychanalyste dans une série télévisée, il faut se situer par rapport à The Sopranos. Dans cette saga qui met en scène des personnes appartenant à la mafia Italo-Américaine de New Jersey, diffusée de 1999 à 2007 sur HBO, on retrouve Anthony “Tony” Soprano, à la fois le père aimant, qui s’occupe de sa femme et de ses deux enfants et le mafieux sans scrupules, aux névroses dévastatrices, qui tue pour faire respecter l’omerta et le sens de la famille. Dr. Jennifer Melfi, la belle psychanalyste Italo-Américaine à la voix grave, est celle à qui Tony raconte ses rêves inavouables, tout en se débattant contre la mauvaise conscience, la culpabilité, la colère et la dépression qui le menacent à tout instant. Toute la série tourne autour des séances de psychanalyse avec le Dr. Jennifer Melfi. Elle aide Tony Soprano à reprendre confiance en lui-même et à faire face aux poids de son milieu. Le succès de The Sopranos tient à son réalisme. Il s’agit d’un miroir de la société américaine. Qui plus est, les personnages ne sont pas des mannequins de Hollywood et sont interprétés par des comédiens Italo-Américains qui habitent New York ou New Jersey et qui ont les problèmes similaires à ceux du public qui regarde la série.
En présence d’autant d’authenticité, en ce qui concerne nos préoccupations quotidiennes et les théories psychanalytiques, il n’est pas étonnant que des téléspectateurs en analyse et des psychanalystes-téléspectateurs tombent dans le piège de l’identification. Ils s’identifient en masse au Dr. Jennifer Melfi, interprétée par la comédienne Lorraine Bracco En décembre 2001, les psychanalystes américains ont invité la comédienne à une séance spéciale de leur congrès afin de parler de l’identification ressentie par les psychanalystes-téléspectateurs. Comme il s’agit de psychanalystes réels, qui s’identifient à une psychanalyste de fiction, les psychanalystes réunis en congrès ont parlé de transfert. L’utilisation de ce phénomène d’identification, au sens psychanalytique, est l’un des mécanismes ou pièges qui explique le succès des séries américaines.
Pourquoi les psychanalystes américains éprouvent-ils autant d’affection pour le Dr. Melfi? J’expliquerai ceci tout en évoquant, très brièvement, la relation historique entre la psychanalyse et Hollywood. Si la frontière entre fiction et réalité est aussi floue dans The Sopranos, cela vient du fait que les actes criminels, les séances de psychanalyse et les analyses de rêves sont traités avec réalisme. Qui plus est, les scénaristes ne proposent pas de “happy end”. Réalité et fiction se confondent également à un autre niveau. J’évoquerai les similarités troublantes entre la vie des comédiens et celle des personnages qu’ils incarnent. Ainsi, un autre piège se situe au niveau de la frontière délibérément floue entre fiction et réalité. Certes, des séries mettent en scène des personnages dont les préoccupations sont très proches des téléspectateurs et sont devenues des miroirs qui reflètent de nombreux aspects de notre réalité quotidienne et sociale. Le fait que des spécialistes aident dans l’écriture des scénarios renforce cette impression de réalité et de proximité dans les séries actuelles, ainsi que la confusion entre l’identité du personnage et celle du téléspectateur. Par exemple, plusieurs médecins travaillent sur l’écriture d ‘E.R. (Urgences), de Grey’s Anatomy ou de Dr. House. Les véritables infirmières et médecins regardent ces séries et jouent à indiquer le traitement approprié avant que les personnages ne le disent pendant l’épisode. En ce qui concerne les séries policières, des avocats, des policiers et des experts en sciences criminelles conseillent les scénaristes. Après la diffusion, ils en discutent comme s’il s’agissait de véritables dossiers présentés devant la justice. Hormis l’identification, j’évoquerai l’utilisation de cette confusion entre réalité et fiction comme mécanisme et piège pour maintenir l’intérêt du téléspectateur.